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Hergé, Lignes de vie
Par tintinmilou77, le 13/12/2007
Comme pour bien d'autres ouvrages sur Hergé et ses oeuvres, notre ami Richard Langlois a bien voulu nous adresser son commentaire sur une de ses lectures. Cette fois, le bouquin choisi est tout naturellement la nouvelle biographie hergéenne, écrite par le fameux Philippe Goddin, dont nous vous avons déjà parlé. De quoi vous donner, si vous ne l'avez toujours pas, l'envie de vous plonger dans cette excellente biographie, intitulée "Hergé, Lignes de vie". Aussi, nous tenons à remercier le tintinophile éclairé qu'est Richard Langlois.

Une bonne biographie est celle qu’on retrouve toujours pleine après l’avoir vidée. Publiée à l’occasion du centenaire de la naissance d’Hergé, cette biographie, la plus claire, la plus complète et la mieux présentée, compte plus de mille pages qui sont autant de raisons de découvrir comment Hergé fut un homme et un artiste d’exception dont l’oeuvre a atteint l’universel et l’intemporel. Jamais les lignes de Georges Remi dit Hergé peuvent être lues avec autant de franchise, de lucidité et de lisibilité. Un tracé impressionnant et captivant qui nous mène derrière les apparences que laisse la vie d’un être complexe qui fut un visionnaire du climat politique du XXe siècle et qui changea à tout jamais le rôle culturel et littéraire du 9e art.

Ce qui distingue cet ouvrage et lui procure son authenticité et sa valeur inédite, c’est que Philippe Goddin a connu Hergé pendant plus de trente ans et qu’à titre de maître des clés des archives de la Fondation Hergé, il nous donne pour la première fois l’accès aux notes personnelles et aux lettres des proches, des amis et des rares confidents. En plus de dévoiler des fonds demeurés secrets, Goddin a pris contact avec les derniers témoins privilégiés de la vie et de l’oeuvre d’Hergé à toutes les époques. Des passages anecdotiques et inédits éclairent sous un angle plus vrai des comportements inusités et d’autres qui renvoient à la légende que nous retrouvons dans les autres biographies. Le chroniqueur attitré de la CHRONOLOGIE DE L’OEUVRE D’HERGÉ retrace, ligne par ligne, chaque trait psychologique et le trajet personnel et professionnel d’un homme complexe et d’un artiste génial. Par exemple, en 1927, Hergé réfléchissait sur l’ouvrage de Kandinsky LA MUSIQUE DE LA LIGNE. Il est intéressant aussi de voir comment Nietzsche a influencé Hergé. Goddin partage avec nous des observations justes et précieuses en comparant Hergé à Dali: « À leur manière, Germaine et Gala apporteront à ces créateurs visionnaires une forme de stabilité psychologique indispensable à transcender leur talent. »

Le prologue présente l’extrait d’une touchante et pertinente lettre d’Hergé qui donne un ton intime et profond à la biographie. Cette mise en oeuvre par de rares confidences et des préoccupations inattendues en 1948 permet de décrypter le mystère de toute une vie. C’est sans pudeur ni indulgence qu’Hergé fournit lui-même la clé de lecture de tout son parcours, passé, présent et à venir. On ne peut que penser à la fin du film CITIZEN KANE d’Orson Welles où un traîneau qui brûle ( Rosebud ) résume une autre vie. D’une façon inspirée, le biographe nous explique clairement comment la « ligne claire » d’un destin est brisée après la Deuxième Guerre. Georges ne se confond plus avec Hergé.

Si Hergé crée les Studios en 1950, c’est justement pour distinguer sa vie professionnelle de sa vie personnelle; créer un lieu de vie loin de Tintin. C’est à ce moment que son oeuvre s’universalise et que le succès surprend et dépasse l’auteur. Si la réussite ne l’intéresse plus, elle continue de l’occuper. Il soigne son image, il peaufine sa correspondance, il réécrit sa vie en gardant pour lui ses crayonnés et ne montrant que ses planches encrées, sans rature ni remords. Hergé entretient le mythe, mais le coeur n’y est plus. Les héros sont fatigués.
Par cette biographie, la plus claire nous abordons une lecture fascinante où les événements de la vie quotidienne se lisent comme une initiation à son oeuvre. Plusieurs rapprochements séduisants nous font réfléchir: 1907, l’année de naissance d’Hergé est aussi celle où Picasso fait basculer l’histoire de l’art avec Les Demoiselles d’Avignon; un tableau qui inaugure l’art moderne et qui consacre le triomphe de la ligne . C’est aussi l’année qui marque la naissance du scoutisme avec Baden-Powell, en même temps que la Belgique devient une puissance coloniale avec le Congo. L’Exposition universelle de 1910 à Bruxelles véhicule une image devenue raciste. Comme tous les Européens, Hergé a lu les manuels scolaires des années 1920 à 1955, qui représentaient les Blancs comme une race dépassant toutes les autres. Goddin nous donne en références moult témoignages qui ont défendu les théories coloniales jusqu’à l’indépendance du Congo en 1960. C’est seulement en 2006 qu’on a abandonné le slogan « Y a bon Banania! ». Comme l’a souligné si bien Robert Escarpit, « ce n’est pas à Hergé qu’il faut reprocher certaines façons de penser et de parler, c’est à nous-mêmes et à notre histoire. » Cette biographie est le meilleur antidote pour nous guérir définitivement de ceux qui ont empoisonné la vie d’Hergé dans leurs écrits, de Léon Degrelle à Pierre Assouline. Ce dernier verra enfin démenti ses rumeurs, sans sources ni preuves, que les Remi auraient adopté un enfant. Goddin met fin à la légende d’Hergé comme petit-fils du roi des Belges, avec documents et baptistères à l’appui. Il relative les rapports entre Hergé et Jacobs et le conflit Leblanc-Hergé est exposé dans toutes ses coutures tissées de fils noirs er blancs.

Goddin nous raconte une enfance heureuse alimentée d’humour et de moments troublants où Georges prend connaissance avec la mort en tuant un oiseau et en voyant une tête de mort sur le cadre d’une fenêtre lors du décès de son grand-père. Une enfance marquée par les objets volants au-dessus de Bruxelles durant la Première Guerre. Les bouleversements de la vie sentimentale et la crise morale d’Hergé sont traités avec franchise et diplomatie. C’est le 1er juillet 1955 qu’Hergé ( 48 ans ) rencontra Fanny Vlaminck ( 21 ans ). Après quinze ans de vie commune nous assistons à leur mariage le 29 mars 1977. Cette période est accompagnée de nombreux témoignages venant des premières personnes concernées, Germaine et Fanny, mais aussi des proches. Fanny avouera à l’auteur qu’en 1956, il n’y a pas eu de baiser ni d’enlacement dans l’ascenseur des Studios, contredisant ainsi les potins des collaborateurs et des commentateurs. Les cauchemars qu’Hergé aura durant ces moments difficiles seront présentés minutieusement dans chacune de leurs phases symboliques, sans extrapolation.
On s’attarde sur l’année 1959 dont l’ampleur dépasse Hergé: André Malraux avoue son affection pour Tintin, Montherlant en fait allusion dans sa dernière pièce, une photo montre Bernard Buffet lisant Tintin, de même que Françoise Sagan dans PARIS-MATCH, Marguerite Duras évoque une « Internationale Tintin », Edgar Morin y consacre un article et Pierre Daninos le commente avec humour... On nous gâte d’anecdotes méconnues. En 1961, Hergé fait parvenir à l’épouse de John F. Kennedy une série complète de ses albums. Le vol des bijoux de la Castafiore fut inspiré de celui commis en Angleterre, au détriment de Sophia Loren. Lors d’un voyage à Palerme, Georges et Fanny déjeunent à côté de Burt Lancaster qui interprétait le rôle du GÉPARD de Visconti. Lors de ses nombreux voyages, Hergé en profitera pour partager ses découvertes, entre autres, celle d’apprendre avec fierté à San Francisco que les tramways ont été acheté en Belgique. En 1972,avant de visiter Disneyworld et les Bahamas, à New York, il rencontre Milton Caniff, Gil Kane, Alain Resnais, Andy Wharol... pour n’en citer que quelques-uns.
La clé de voûte de tout l’édifice exégétique consacré à Hergé se retrouve dans cette biographie qui contient de nombreux éléments non retenus dans toutes les autres biographies. On apprend comment l’abbé Wallez, le patron d’Hergé et de sa première épouse Germaine, fut considéré comme un rival, un gourou et un ami inconditionnel du couple jusqu’à son décès. Nous apprenons comment Hergé trouvait le nom de ses personnages, en particulier Jo Zette et Jocko, comment il consultait son frère Paul pour le dessin des chevaux et comment l’image exotique d’un paquet de margarine a inspiré une case dans AU PAYS DE L’OR NOIR. Nous suivons dans chacune de leurs étapes les projets d’aventures de Tintin non retenues, en Alaska, au Mexique, chez des terroristes réfugiés dans les Balkans et tous les titres oubliés qui font rêver: TINTIN AU CANADA, TINTIN ET LE MONDE PERDU.

Nous suivons les derniers moments de vie d’Hergé à qui on a diagnostiqué en 1980 une sclérose de la moelle épinière qui entraîna un déséquilibre du système sanguin. Avec lui, durant sa convalescence, nous partagerons son goût pour la lecture sur le taoïsme et pour la musique de Satie et de Keith Jarrett. C’est un homme vieilli et amaigri qui accueille Tchang en 1981 dans un ultime tapage médiatique. Au début de 1983, il prévoyait rencontrer Spielberg; un rêve non réalisé avant sa mort. Précédant l’épilogue, Goddin cite un extrait de Carl G. Jung qu’Hergé aimait lire et qui résume bien le dilemme entre l’homme et l’artiste et leur destin respectif dans une même vie: « Il est évident qu’un artiste doit être expliqué et compris à partir de son art beaucoup plus qu’à partir des insuffisances de sa nature et de ses conflits personnels... »

Sur toute la ligne, c’est rassurant et enivrant d’avoir en main une biographie qui sort de l’ordinaire par son contenu et sa présentation soignée. Des photos jamais montrées, sont teintées sépia pour uniformiser et immortaliser le passage du temps. Le volumineux ouvrage est préservé dans un coffret pour permettre des lectures et des relectures à plusieurs générations à venir. Avec une écriture limpide et sans verbiage intellectuel et journalistique, Goddin nous offre la somme absolue et la référence désormais indispensable pour apprécier l’osmose entre Georges Remi dit Hergé et son oeuvre, et leur rencontre avec l’histoire.

Richard Langlois


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