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Lectures
Par chris, le 25/1/2007

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Mireille Moons, BIANCA CASTAFIORE, LE DIVA DU VINGTIÈME SIÈCLE, éditions Moulinsart, 2006

par Richard Langlois

Il y a des livres bien faits, d’autres très bien faits et quelques rares publications excellentes et exceptionnelles, le présent ouvrage appartient à la dernière catégorie. Jamais la présentation d’une héroïne du 9e art n’a été réalisée avec autant d’intelligence, d’humour, de perspicacité et d’enthousiasme dans sa dichotomie entre la fiction et la réalité. Dans un style vivant et avec une écriture impeccable, Mireille Moons retrace le parcours complet d’une cantatrice imaginaire qui reflète l’évolution sociale, la culture et la mode féminine d’une époque, dans tous ses dessus et dessous. Le plaisir de la lecture est rehaussé par le grand soin apporté par les graphistes pour la restitution des nombreuses images, graphiques et photographiques, qui étonnent et charment par leur grande variété et rareté.

Avec l’apparition sonore de la grosse dame caricaturale en1938 dans TINTIN EN SYLDAVIE, Hergé dévoile discrètement et progressivement sa propre vie affective, ses goûts et ses valeurs dans sa diva de papier en la rendant progressivement plus féminine et plus humaine. Capricieuse et précieuse, la Castafiore deviendra plus entreprenante, plus délicate et plus sensible. Un des traits essentiels de sa forte personnalité demeurera sa spontanéité où, sans cérémonie ni avertissement,elle bravera le bruit environnant et le ridicule en se lançant dans les trilles de l’« air des bijoux ». Dès le début de la mise en image de la Castafiore, l’analyse poussée des tenues vestimentaires fascine; elle porte sur la tête un bibi turban à la Simone de Beauvoir, rose fuchsia. Dans la revue Marie-Claire de 1937, ce ruban est déjà à la mode, et pendant la guerre, ce couvre-chef féminin deviendra populaire, autant en Europe qu’aux États-Unis. Dans son ouvrage, Moons dépasse toutes nos attentes, surtout lorsqu’elle s’attarde sur la garde-robe de la diva qui respecte la mode féminine des grands couturiers de son temps, Christina Dior, Coco Chanel, et bien d’autres. Il faut se rappeler qu’Hergé est le fils d’un employé dans la confection et lui-même demeure très attentif au vêtement. Dans Votre Vingtième Madame de 1932, il met déjà sa sensibilité à l’élégance au service de ses dessins de mode. Edgar-Pierre Jacobs joua un rôle important, en tant qu’ancien baryton, dans le dessin des costumes de scène de Bianca et dans l’écriture des notes de l’inoubliable et authentique « air des bijoux », extrait du FAUST de Gounod..

Durant les années d’après-guerre, la Castafiore marque le retour des conventions, de l’étiquette et de la bienséance; des mots complètement disparus dans le vocabulaire et le comportement de la génération actuelle. Même en écorchant le nom de ses interlocuteurs la diva évite toute faute de vulgarité. Moons nous rappelle que « ... si Hergé dessine quelques passantes et quelques passagères d’avion dans OBJECTIF LUNE, il n’y a plus l’ombre d’un jupon dans ON A MARCHÉ SUR LA LUNE. L’album à la fusée est un huis clos strictement masculin ». Cette absence féminine dans un album paru au milieu de la décennie reflète les régressions sociales, une période de révolution conservatrice au sortir de la Deuxième Guerre où les femmes, fragilisées, n’aspirent, comme leurs guerriers, qu’au repos. C’est seulement dans L’AFFAIRE TOURNESOL qu’Hergé montre, pour la première fois, les jambes de sa cantatrice, avec des chevilles minces, des chaussures à talons hauts et fins, des gants longs qui rehaussent le bracelet et un look définitif avec une poitrine opulente avec effet de jabot.

Les comparaisons avec Maria Callas et Bianca sont d’une pertinence surprenante. La métamorphose de la diva grecque durant les années 1950 signale la fin d’un archétype, celui de la « grosse dame qui chante ». Hergé, lecteur appliqué et archiviste d’illustrés suivra de près la carrière bouleversante de Maria Callas que la nouvelle race frelatée de paparazzi piétinera en lui reprochant ses salaires, ses trente-six fourrures, ses deux cents robes, ses trois cents chapeaux... Il n’oubliera pas le milliardaire Onassis, un autre Grec comme le milliardaire Rastapopoulos, qui font tous deux partie des nouveaux riches et du jet-set où chacun fait semblant d’être quelqu’un d’autre. À bord du yacht de Rastapopoulos, le Shéhérazade, copie conforme du Christina d’Onassis, il y a un bal masqué. Ces faces cachées abondent dans l’oeuvre d’Hergé.

Au moment où Hergé remet en question ses valeurs et son mariage, dans TINTIN AU TIBET nous observons un lien étonnant avec l’évolution et la féminisation de la Castafiore. En cinq pages ( 2, 3, 4, 6, 7, 9 ) il trouve moyen de caser vingt et une images avec des femmes dont huit jeunettes. Il se propose même d’intituler son prochain album LE CAPITAINE ET LE ROSSIGNOL. Mais les bijoux prendront la vedette, nous les retrouverons à pleines pages et même sur la couverture. L’album des BIJOUX DE LA CASTAFIORE atteint un sommet de la parodie et de la critique des médias, avec Paris-Flash, le miroir de Paris-Match, la bible du ragot cousu d’or et Le Tempo di Roma, le temple des potins. Tous les magazines mondains de l’époque nous montrent la princesse Élisabeth devenant reine sous le poids d’une couronne, la cinquième épouse du Khan qui se fait voler ses bijoux et une star d’Hollywood qui devient princesse à Monaco après avoir tenu la vedette, en 1954, dans un film prémonitoire, L’ÉMERAUDE TRAGIQUE. Coïncidence heureuse, c’est une émeraude qui a scellé les fiançailles de Grace Kelly avec le trentième Grimaldi. La nouvelle épouse du Shah d’Iran, Farah Diba, aura comme présent une énorme émeraude. En 1960, Baudoin, roi des Belges, épouse dôna Fabiola de Mona y Aragon, portant un bijou privé, hérité de la reine Astrid. La Belgique ne possède pas de joyaux de la couronne, mais sous le crayon d’Hergé, d’autres bijoux font une remarquable entrée en scène. L’album des BIJOUX se résume en quelques mots: lors d’une visite à Moulinsart, Bianca Castafiore se fait voler son émeraude, retrouvée dans un nid de pie. Madame Moons, dans ses brillantes analyses, cernent mieux cette maigre intrigue: « Magistrale illustration de la décennie qui s’éteint, les BIJOUX sont en réalité la quintessence des années cinquante symbolisées par les tribulation domestico-médiatiques d’une chanteuse d’opéra de renommée mondiale ». Et d’ajouter: « le récit ne manque ni de cris ni de chuchotements ». Pour la première fois, une femme est la vedette d’un album d’Hergé où tout se passe dans le huis clos d’un château. On se croirait à Star Academy version Hergé, invention de la BD-réalité, quarante ans avant la télé du même nom.

En plus des bijoux, des robes, des chaussures, Hergé s’attarde sur toute la bimbeloterie féminine, de la boîte à poudre au parfum Arpège de Lanvin en flacon, version 1927 et 1960, que l’on aperçoit sur la tablette juponnée dans la chambre de Bianca. « Le Rossignol a fait son nid et marqué son territoire ». En plus de l’analyse détaillée de toutes les différente robes que la Castafiore porte à chaque jour et pour chaque rebondissement d’action, Moons nous signale que la robe la plus sophistiquée, que l’on retrouve sur la couverture, est l’oeuvre du styliste Biki Bouyeuse de Milan, petite-fille de Puccini qui, associée à son gendre Alain Reynaud, habilla Maria Callas. Ces analyses fouillées et bien illustrées accompagnent chaque page.

Dans son dernier album, TINTIN ET LES PICAROS, Hergé rend un ultime hommage à Bianca, rien n’aura raison de son éclat: ni le décalage horaire ni les geôles tapioquistes. La fermeté de caractère de la Castafiore a traversé une nouvelle décennie pour aboutir à une provocation finale dans le cadre d’un procès; elle écrasera le procureur frénétique de toute sa sérénité cosmétique, ses fards étant devenus peintures de guerre. Dans une des dernières images., elle se concentre sur un miroir portatif en disant: « ... de ces documents... Oui, j’en ris, parfaitement... » Puis elle entame, pour fermer la boucle de ses aventures, l’« air des bijoux », le chant de Marguerite devenu salvateur dans un acte de résistance méritoire qui réduit le totalitarisme au silence. La Castafiore a vaincu Méphisto.

L’ouvrage de Mireille Moons nous offre une lecture éclatante avec des images spectaculaires qui font ressortir la distinction féminine de la Castafiore. Chaque page nous montre la diva sous un éclairage nouveau, comme une femme exemplaire, ou plutôt extraordinaire. On passe de la castafiorophobie à la castafiorophilie, de la femme comme parure sociale à un personnage avec une profondeur psychologique. Comme Hergé, elle aura une irréprochable fidélité en amitié et une grande tolérance. Après avoir traversé près de trente-cinq ans de carrière sans se compromettre, elle provoque beaucoup de tensions mais possède beaucoup d’affection. Elle dérange et séduit en même temps. Laissons Mireille Moons conclure: « Vivre au chant du Rossignol milanais, c’est braver avec lui la noblesse du ridicule et partager de concert l’humble vanité de l’artiste, c’est apprendre à aimer l’opéra, à admirer les divas (... ) un livre à rire, absolument! ».

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